J’aimerais vous présenter une très belle légende indienne, Satyavan et Savitri, racontée par le Dr Deepak Chopra. La légende de Satyavan et Savitri est présentée dans le Mahabharata comme une histoire d’amour conjugal conquérant la mort. Cette légende est colorée d'une très grande sagesse spirituelle. Elle est un bel accompagnement à son évolution personnelle. Elle est écrite en douze parties ce qui vous permet d'intégrer chaque sagesse à votre rythme.
Je vous souhaite bien du plaisir à la découvrir.

Première partie


La mort sur le pas de la porte

Il y a bien longtemps, dans les forêts épaisses qui encerclaient la cité Sainte de Bénarès, les bûcherons ne manquaient pas de travail. L’un d’eux était le beau Satyavan. Il était d’autant plus beau qu’il rayonnait d’amour pour son épouse, Savitri. Souvent le matin il avait de la peine à quitter sa cabane pour aller travailler dans les bois.
Un jour Savitri rêvassait dans son lit : elle songeait au bonheur qui la comblait. Soudain elle aperçut une silhouette assise, les jambes croisées, dans la clairière poussiéreuse qui servait de cour devant la maison. Un moine errant, pensa-t-elle. Elle mis du riz et des légumes dans un bol et sortit en toute hâte pour les offrir au saint homme. L’hospitalité était un devoir sacré.
⁃ Je n’ai pas besoin de nourriture, dit l’inconnu en repoussant le bol que Savitri avait déposé devant lui sur le sol où jouait l’ombre et la lumière du soleil. J’ai l’intention d’attendre ici.
Savitri recula, saisie d’effroi. Elle avait soudain deviné qui était son hôte. Ce n’était pas du tout un moine errant mais la Mort en personne, que l’on connaît en Inde sous le nom de seigneur Yama.
⁃ Qui attendez-vous ? Demanda-t-elle d’une voix tremblante.
⁃ Un certain Satyavan, répondit poliment le seigneur de la Mort.
Il avait l’habitude d’exercer une autorité absolue sur les mortels et il les abordait avec simplicité, mais il ne tolérait guère la contradiction.
⁃ Satyavan ! S’écria Savitri, qui faillit s’évanouir quand elle entendit le nom de son époux. Mais il est robuste et en parfaite santé, et nous nous aimons tendrement. Pourquoi devrait-il mourir ?
⁃ Le sort en est jeté, répartit Yama d’un ton détaché en haussant les épaules.
⁃ Mais si cela vous est égal, rétorqua Savitri, qui reprenait ses esprits, pourquoi ne pas prendre quelqu’un d’autre ? Il y a des malades et des malheureux qui supplient qu’on laisse la mort les délivrer. Allez les voir et laissez-nous en paix.
⁃ J’attendrai ici, répéta Yama, insensible à la supplication de Savitri et aux larmes qui lui montaient aux yeux.
Le visage de Yama reflétait un univers indéchiffrable et sans pitié.
La jeune femme retourna précipitamment chez elle. Elle allait et venait, folle de terreur à la pensée que son mari rentrerait pour affronter son destin fatal. Les tigres redoutaient la hache du valeureux Satyavan, mais ici se trouvait un ennemi qu’aucune lame ne pouvait atteindre. Alors le désespoir donna une idée à Savitri. Elle jeta un manteau sur ses épaules, sortit en courant par la porte de derrière et se précipita dans les bois.
Savitri avait entendu parler d’un lieu sacré sur la montagne, une anfractuosité aussi vaste qu’une caverne, formée par les racines d’un banian géant. Un saint homme réputé y vivait. Savitri implorerait son aide. Mais elle ne connaissait pas le chemin et constata bientôt qu’elle suivait des ravines et des pistes empruntées par les cerfs. Aiguillonnée par la peur, allant aussi vite que son souffle et ses forces le lui permettaient, Savitri erra sur la pente de la montagne jusqu’à l’épuisement total. Elle s’effondra alors sur le sol et s’endormit. Pendant combien de temps sommeilla-t-elle ? Elle n’aurait pas su le dire.
Quand un rayon de soleil lui fît ouvrir les yeux, Savitri se trouvait au pied d’un banian géant. Elle aperçut l’anfractuosité immense entre les racines et en scruta anxieusement les profondeurs. Elle s’armait de courage pour y entrer quand une voix venue de l’intérieur cria :
⁃ Hors d’ici !
La voix était si forte, le ton si violent que Savitri sursauta.
⁃ Je ne veux pas m’en aller, murmura Savitri toute tremblante.
Elle expliquait pourquoi elle était désespérée, mais la voix qui montait des ténèbres retentit à nouveau.
⁃ En quoi es tu différente d’autrui ? La mort nous talonne du berceau jusqu’à la tombe. C’est la loi.
Des larmes montèrent aux yeux de Savitri.
⁃ Si vous êtes plus sage que le commun des mortels, vous devez connaître le moyen de m’aider.
⁃ Tu veux marchander avec la Mort ? Tous ceux qui ont essayé ont échoué, répliqua la voix.
Savitri se redressa d’un air digne.
⁃ Alors que Yama me prenne à la place de mon mari. Ce que tout le monde dit est vrai. La Mort est implacable. Mon seul espoir, c’est qu’elle me tuera et épargnera quelqu’un qui ne mérite pas de mourir.
Cette fois la voix se radoucit.
⁃ Calme toi. Il y a une solution.
Savitri entendit bouger dans l’obscurité, puis le saint homme sortit de sa caverne. C’était un ascète, un pagne ceignait son corps maigre et un châle de moine en soie était jeté sur ses épaules. Cependant il avait l’air étonnamment jeune.
⁃ Je m’appelle Ramana.
⁃ Vous connaissez un moyen de vaincre la mort ? Quel est-il ? Implora Savitri.
Le moine plissa les yeux à cause du soleil et fit semblant de ne pas voir Savitri pendant quelques instants. Puis il lui jeta un regard énigmatique et il se baissa pour ramasser une vieille flûte en roseau.
⁃ Viens. Peut-être pourras-tu apprendre quelque chose avec moi. Je ne te promets rien mais tu sembles vraiment désespérée.
Comme s’il oubliait sa présence, Ramana se mît à jouer de la flûte et prit la piste des cerfs. Savitri resta debout un moment, consternée, ne sachant que penser, mais alors que les notes de la flûte s’éloignaient dans la forêt, elle se mit à courir derrière elles.



Deuxième partie

Comment se guérir de la mort

Au fur et à mesure que Savitri et Ramana gravissaient la montagne, la jeune femme devenait de plus en plus anxieuse, mais le moine ne lui prêtait pas attention. Il quitta la piste des cerfs, pris un raccourci entre d’énormes rochers et disparut. En avançant tant bien que mal, Savitri le suivit. Elle aperçut Ramana assis au bord d’un ruisseau. Il sortit sa flûte en roseau qu’il avait fourrée dans sa robe safran et se mit à jouer.
⁃ L’air que je joue ne te déride pas ? demanda le moine en remarquant le regard anxieux de Savitri toujours obsédée par l’idée que le seigneur de la Mort l’attendait chez elle.
⁃ Nous avons si peu de temps. Apprenez moi ce que vous vouliez m’apprendre, implora Savitri.
⁃ Et si je t’apprenais comment te guérir de la mort ? demanda Ramana.
Savitri fut interloquée.
⁃ Je suis sure que tout le monde meurt.
⁃ Alors tu crois aux rumeurs. Et si je te disais que tu n’as jamais été heureuse, me croirais tu ?
⁃ Bien sûr que non, répliqua Savitri. J’étais heureuse ce matin avant que tous ces ennuis commencent.
Ramana acquiesça.
⁃ Nous nous souvenons tous d’avoir été heureux et personne ne peut nous faire croire le contraire. Alors, si tu le permets, je vais te poser une autre question. Te souviens-tu de NE PAS avoir été en vie ?
⁃ Non, répondit Savitri d’une voix hésitante.
⁃ Fais un effort. Repense à l’époque où tu étais toute petite. Fais ton possible pour te souvenir que tu N’étais PAS en vie. C’est important, Savitri.
⁃ D’accord.
Savitri fit de son mieux mais elle n’avait aucun souvenir de n’avoir jamais été en vie.
⁃ Peut-être es-tu incapable de te souvenir de NE PAS avoir été en vie parce que tu as toujours été en vie, suggéra Ramana.
Le moine montra du doigt une sauterelle qui s’accrochait à une brindille au-dessus de la tête de Savitri.
⁃ Si tu vois sortir une sauterelle de terre après avoir dormi pendant sept ans, est-ce que cela signifie qu’elle était morte avant cette période ?
Savitri secoua la tête. Le moine continua :
⁃ Cependant la seule raison pour laquelle tu crois que tu es née est que tes parents t’ont vu sortir du sein maternel. Ils pensaient être témoins du moment où tu as commencé à exister. Aussi répandirent-ils la rumeur de ta venue au monde.
Cette façon de raisonner étonna fort Savitri.
Ramana poursuivit son raisonnement :
⁃ Regarde ce ruisseau. Tu n’en vois qu’une petite partie, pourtant dirais-tu que tu sais où ce ruisseau commence et où il finit ? Écoute moi bien, Savitri. Tu admets la mort parce que tu admets la naissance. Les deux ne doivent pas être séparées. Oublie ces rumeurs selon lesquelles tu es née. C’est le seul moyen de te guérir de la mort.
Ramana se leva et remit sa flûte dans sa robe ; il était prêt à repartir.
⁃ Me crois-tu ? demanda-t-il.
⁃ Je veux bien vous croire, mais j’ai encore peur, admit Savitri.
⁃ Alors nous allons continuer notre route.
Ramana commença à s’éloigner et Savitri le suivit en réfléchissant à ce qu’il avait dit. Son discours semblait irréfutable : si elle n’était jamais née, elle ne pourrait jamais mourir. Était-ce la vérité ?
Ramana devina ses pensées.
⁃ Nous ne pouvons fonder la réalité sur ce dont nous ne nous souvenons pas, nous ne pouvons la fonder que sur ce dont nous nous souvenons. Tout le monde se souvient d’être en vie ; personne ne se souvient de ne pas l’avoir été.
Au bout d’un moment, Savitri lui effleura doucement le bras.
⁃ Jouez moi encore de la flûte, s’il vous plaît. Je veux me souvenir d’avoir été heureuse.


Troisième partie

La Mort accorde trois souhaits

Après avoir marché dans les bois pendant deux heures, Savitri et Ramana arrivèrent à une bifurcation.
⁃ Si nous allions dans cette direction, nous parviendrons au château de Yama, dit Ramana. Savais-tu que la Mort habitait si près ?
Savitri frissonna.
⁃ Je préfère ne pas le savoir.
⁃ Vraiment ? s’exclama Ramana sincèrement étonné. Un jour, alors que je me promenais, j’ai découvert le château. J’avais fort envie de me trouver face à face avec la Mort.
Savitri tremblait de peur, simplement parce qu’on lui rappelait quelque chose qui la terrifiait. Ramana lui prit la main.
⁃ Viens, je vais tout te raconter pendant notre promenade.
Il avait une poignée ferme et Savitri se sentit plus calme, comme si la force vitale de Ramana pénétrait en elle.
⁃ J’ai tout de suite su que j’étais parvenu à la demeure de Yama, poursuivit Ramana, car des crânes étaient fichés sur des poteaux autour du portail. Aussi me suis-je assis et ai-je attendu que mon hôte apparaisse. J’ai attendu ce jour-là et le jour suivant. Le lendemain Yama est rentré chez lui. Quand il m’a vu, il a eu l’air affligé. « Je t’ai fait attendre trois jours entiers devant ma porte, dit-il. Pas même la mort ne peut briser le vœu sacré de l’hospitalité. Je t’accorde donc trois souhaits, un pour chaque jour. » « Cela me fait vraiment plaisir, répondis-je, car voilà longtemps que j’ai envie de vous connaître, vous qui êtes la plus sage de toutes les créatures. » Yama s’inclina avec la noblesse d’un roi. « Mon premier souhait, dis-je, c’est de savoir quel chemin prendre pour rentrer chez moi. Je ne suis pas un sot et je ne souhaite pas rester avec vous pour toujours. » Yama sourit et tendit l’index vers l’est. « Tu retourneras chez les vivants en prenant la direction du soleil levant. » « Mon deuxième souhait, continuai-je, c’est de savoir si vous avez jamais éprouvé de l’Amour. » Yama n’eut pas l’air aussi satisfait. Il répondit avec une certaine réticence : « Le rôle de l’Amour, c’est de créer ; mon rôle c’est de détruire. En conséquence je n’ai pas besoin d’Amour. » En entendant ces paroles, j’eus pitié de Yama, mais son regard étincelait d’orgueil, car il méprisait toute forme de compassion. Il dit alors : « Maintenant dépêche toi, formule ton troisième souhait. » « Les grands sages affirment que l’âme survit après la mort. Est-ce vrai ? » demandai-je. Un nuage sombre obscurcit le visage de Yama. Il écumait de rage mais il était obligé de me répondre. « Je vais te dire la vérité. Il y a deux chemins dans la Vie, le chemin de la sagesse et le chemin de l’ignorance. Le chemin de la sagesse est la quête du Soi. Le chemin de l’ignorance est la quête du plaisir. Le plaisir engendré par les sens est éphémère, et tout ce qui est éphémère tombe sous l’emprise de la Mort. Ainsi les ignorants tombent entre mes griffes. Mais le Soi est la lumière de l’immortalité. Elle brille éternellement. Rares sont ceux qui sont assez sages pour voir cette lumière, bien qu’elle soit en eux et nulle part ailleurs. Le Soi n’est que la lumière de l’âme. Maintenant va-t’en. Yama sera heureux de ne plus jamais poser son regard sur ton visage. » Il s’éloigna à grandes enjambées pour calmer sa rage.
Savitri fut fascinée par ce récit, mais elle était perplexe.
⁃ Comment pouvons-nous ne pas voir l’âme si sa lumière brille en nous ? Demanda-t-elle.
Ramana s’arrêta et regarda autour de lui. Il aperçut une flaque d’eau le long du sentier et en fit approcher Savitri.
⁃ Vois-tu le reflet du soleil dans cette flaque ?
Savitri fit signe que oui.
⁃ Alors regarde.
Ramana mit le pied dans l’eau et remua la boue qui remonta à la surface et la troubla.
⁃ Vois-tu encore le reflet du soleil ?
Savitri admit qu’elle ne le voyait pas.
⁃ C’est pour la même raison qu’on ne voit pas l’âme, expliqua Ramana. Elle devient trouble par suite de l’agitation et de la confusion perpétuelles de l’esprit. Quand j’ai détruit le reflet du soleil, je n’ai pas détruit le soleil. Il est éternel et rien de ce que je fais ne peut l’éteindre. Maintenant tu connais le secret de l’âme, que même la Mort ne peut anéantir.
Savitri l’air grave se mit à réfléchir.
⁃ Je veux bien le croire.
⁃ Tu as encore peur, lui dit d’une voix douce Ramana, mais retiens bien cela : NE TE FIE PAS AUX REFLETS SI TU VEUX VOIR LA RÉALITÉ.
Savitri avait l’air pensive tandis qu’ils poursuivaient leur chemin. Elle avait mis sa main doucement dans celle du moine.


Quatrième partie

Comment échapper au lasso

Depuis l’instant où elle était partie de chez elle en courant Savitri comptait les minutes en attendant que Satyavan fût de retour. Mais maintenant elle avait l’esprit plus serein. Ce n’était pas seulement l’effet de la sagesse de Ramana ou du silence de la forêt. Le destin avait concocté un projet pour Savitri. Il la faisait tourner en rond jusqu’à ce qu’elle fût à même de faire face seule à Yama.
Jusque là elle n’avait pu imaginer qu’une seule chose : son mari bien-aimé rentrait à la maison pour subir son destin funeste, mais maintenant elle avait l’esprit vide. Peut-être était-ce un bon signe, Ramana lui adressa la parole.
⁃ Je ne te promets pas que nous pourrons sauver Satyavan, mais d’autres ont échappé à la Mort.
Savitri se sentit soulagée.
⁃ Dites-moi comment ?
⁃ Je me souviens d’un enfant, qui dès sa naissance, était sous le coup d’une terrible malédiction. Son père était un grand rishi, le sage le plus respecté des kilomètres à la ronde. Ce rishi avait souhaité avoir un fils mais sa femme était stérile. Le rishi finit par demander un fils à Dieu. Seuls les plus sages des sages connaissent le secret, à savoir que Dieu existe pour satisfaire nos demandes et que nous n’existons pas pour satisfaire les siennes.
« Le rishi fit appel à Dieu, qui tout d’abord refusa de se manifester. Cependant le rishi avec une patience infinie continua de supplier Dieu de lui accorder un fils et cela pendant des années et des années. Enfin Dieu lui apparut et lui dit : “ Je vais te donner un héritier, mais il te faut choisir. Veux-tu cent fils qui vivront longtemps mais qui seront des sots, ou veux-tu un seul fils qui sera intelligent mais mourra jeune ?”
« Le rishi n’hésita pas. Il choisit le fils intelligent qui, conformément à la décision de Dieu, mourrait à son seizième anniversaire. Le rishi et sa femme exultèrent quand elle tomba enceinte et donna naissance à un garçon. Il grandit et devint extrêmement intelligent. Ses parents le chérissaient d’autant plus qu’ils savaient qu’il était sous le coup d’une malédiction depuis sa naissance. Ils avaient l’intention de parler au garçon de son destin en temps voulu. Mais les années passaient et toujours ils remettaient l’annonce à plus tard.
« Enfin le seizième anniversaire du garçon arriva et celui-ci était toujours dans l’ignorance. Quand il s’agenouilla devant son père pour recevoir sa bénédiction, le rishi lui dit : “je veux que tu restes auprès de moi et que tu ne quittes pas la maison aujourd’hui.” Son fils fut intrigué, surtout quand il vit des larmes dans les yeux de son père. En garçon obéissant il resta près de son père toute la journée, mais quelqu’un souhaita voir le rishi qui s’absenta un moment. Son fils saisit l’occasion pour sortir de la porte de derrière. Il devait faire une offrande à Dieu le jour de son anniversaire, ce que même un père ne peut refuser à son fils.
« Quand le garçon arriva au temple, il se tint devant l’autel mais ne remarqua pas qu’il avait été suivit par Yama armé du lasso dont il se sert pour capturer ses victimes. Yama lança le lasso par-dessus la tête du garçon pour l’emmener de force avec lui.
« Mais à ce moment même le garçon s’inclina devant l’autel, afin de marquer sa gratitude envers celui qui lui avait fait don de la Vie. Le lasso de Yama manqua son but et attrapa les saintes images placées sur l’autel. Elles se fracassèrent en tombant sur le sol. Alors Dieu bondit, furieux d’être ainsi insulté. Il chassa Yama du temple à coups de pied et accorda au garçon un sursis. Selon certaines sources il frappa Yama si violemment qu’il le tua, mais Dieu le ressuscita quand il se rendit compte que les gens étaient si habitués à la mort qu’ils ne pouvaient s’en passer. »
Savitri écouta cette histoire avec la plus grande attention. Soudain elle eut l’intuition que le garçon n’était nul autre que Ramana, mais elle décida de ne pas en parler.
⁃ Quelle leçon a tiré le garçon de tout cela ? demanda-t-elle.
⁃ Il a appris que lorsque la Mort vient s’emparer de vous, vous devez faire en sorte qu’elle s’empare de Dieu. Si Dieu est en vous, le lasso de Yama manquera toujours sa victime. Voilà le secret pour lui échapper.
À ce moment-là Savitri et Ramana passaient devant une prairie étincelante d’une multitude de fleurs.
⁃ Reposons nous ici un moment, suggéra Savitri.
Il s’assirent par terre dans la lumière de l’après-midi qui illuminait toutes les fleurs comme si elles étaient en or. Alors Savitri médita sur son âme.



Cinquième partie

Le chemin de l’enfer

⁃ Je me demande si Yama se dupe, dit Ramana d’un ton songeur. Mais sans aucun doute il dupe tout le monde.
⁃ Vous parlez comme s’il nous jouait un tour en ce moment, répliqua Savitri.
La longue marche dans la forêt commençait à lui porter sur les nerfs. Elle savait que le temps était compté.
⁃ Oui, Yama nous joue un tour, acquiesça Ramana. Vous ne l’auriez pas fuit si vous l’aviez su.
Ramana se tut soudain, comme s’il venait d’exprimer une évidence.
⁃ Expliquez moi en quoi son tour consiste, demanda Savitri.
⁃ D’accord, je vais te raconter l’histoire d’un singe enfermé dans une petite pièce dans la tour d’un château. Il ne se passait rien dans la pièce et le singe était agité.
« Le singe ne pouvait se distraire qu’en allant à la fenêtre et en regardant le monde à l’extérieur. Cela l’amusa quelque temps, mais un jour il se mit à penser à sa situation. Comment avait il échoué dans cette tour ? Pourquoi l’avait-on capturé et enfermé ici ? L’humeur du singe commença à s’assombrir. Il n’avait rien à faire, il n’y avait personne à qui parler. À force de penser il était de plus en plus déprimé. Les murs de la pièce semblaient se rapprocher ; le singe se mit à suer, tant il était anxieux ; “non je ne suis pas dans une pièce, je suis en enfer,” conclut-il soudain. Sa dépression se transforma en angoisse , son angoisse en torture. Le singe voyait les démons s’affairer partout autour de lui. Il lui infligeaient d’épouvantables souffrances.
“C’est cela, pensa le singe. Je suis en enfer pour l’éternité.” Et les tourments continuèrent de plus en plus insupportables. Le singe ne voyait pas d’issue. Mais petit à petit il s’habitua aux tourments. Combien de temps s’était-il écoulé ? Le singe ne s’en souvenait pas. Toutefois il commença à s’habituer à son environnement. La pièce n’était pas désagréable, pas vraiment. En fait, c’était plutôt plaisant d’être seul à regarder par la fenêtre tout ce qui se passait dehors. Un spectacle fascinant.
« Petit à petit les démons cessèrent de torturer le singe et se retirèrent. Il commença à être en meilleure forme. Bientôt le jour vint où il se sentit plus enjoué et plein d’optimisme et puis...
Ramana s’interrompit puis reprit :
⁃ Je suis sur que tu sais comment cette histoire se termine.
⁃ Le singe va au paradis, répliqua Savitri.
⁃ Oui, exactement. Il commence à se sentir de mieux en mieux jusqu’à ce qu’il s’imagine être au paradis et, au lieu d’être puni par des démons, il est réconforté par des anges. “Ah ! pense le singe, je connais la félicité éternelle.”
⁃ Jusqu’à ce qu’il s’ennuie à nouveau, fit remarquer Savitri.
Ramana acquiesça.
⁃ Le singe, c’est l’esprit, qui siège seul dans la tour - la tête en quelque sorte. Lorsque l’esprit accroît son activité sous l’effet du plaisir et se replie sur lui-même sous l’effets de la souffrance, il crée toutes sortes de mondes imaginaires et ne cesse de s’enthousiasmer pour ses propres créations. Le singe croira au paradis pendant un certain temps, puis viendra l’ennui et, parce qu’il est le germe du mécontentement, l’ennui le chassera du paradis et le ramènera en enfer.
⁃ Ainsi nous sommes tous pris au piège, constata Savitri, découragée.
⁃ Seulement si l’on accepte d’être pris au piège. Je n’ai pas dit que la porte de la tour était fermée à clef, précisa Ramana. Un domaine infini s’étend au-delà des murs du château. On peut emmener son esprit de l’autre côté des murs du château. La liberté existe là-bas et, une fois qu’on l’aura conquise, on ne sera plus jamais obligé de retourner au ciel ou en enfer.



Sixième partie

Les fantômes

⁃ Je vous sais infiniment gré de tout ce que vous m’avez appris, dit Savitri.
Il se faisait tard et, en vérité, elle commençait à perdre tout espoir de rentrer chez elle.
⁃ Je suis résignée à vivre seule. Peut-être pourrais-je vous demander de m’en apprendre d’avantage.
⁃ Est-on jamais seul ? questionna Ramana.
Des ombres violettes peuplaient la forêt et Savitri ne pouvait déchiffrer l’expression sur le visage de Ramana.
⁃ Je me sens si seule, soupira-t-elle.
⁃ Souvent on ne peut se fier à ses sentiments, remarqua Ramana.
Soudain il y eut un bruissement dans les buissons à proximité du sentier. Savitri sursauta.
⁃ Qu’est-ce que c’était ? S’écria Savitri qui sentait l’angoisse l’envahir à nouveau.
⁃ Des fantômes, répondit Ramana, qui s’était arrêté net. Il est temps que tu les rencontres car, après avoir voyagé dans l’autre monde, les fantômes et les esprits ont beaucoup de choses à t’apprendre.
Ramana resta immobile et fit signe à Savitri de ne pas parler. La jeune femme était comme figée sur place, un frisson la parcourut. Un moment plus tard une forme émergea de l’obscurité de la forêt : une petite fille qui avait tout au plus 2 ans, avançait vers eux d’un pas hésitant, sans regarder dans leur direction.
⁃ Ne fais pas cela ! avertit Ramana, prévoyant que Savitri allait courir et prendre l’enfant dans ses bras.
L’enfant jeta un regard vide autour d’elle, puis elle traversa le sentier et disparut dans les bois.
⁃ L’as-tu reconnue ? demanda Ramana.
⁃ Non, comment aurais-je pu ? Est-elle perdue ?
Savitri était perplexe et troublée par ce qu’elle avait vu. Ramana ne répondit pas directement à sa question :
⁃ Il y en a d’autres. Tu les attires.
À ce moment là un deuxième fantôme apparut. Cette fois c’était une fillette de quatre ans. Savitri était sidérée.
⁃ Connais-tu celle-ci ? demanda Ramana.
⁃ C’est moi !
À ces mots le fantôme regarda dans sa direction d’un air interrogateur avant de s’éloigner.
⁃ Et le bébé c’était aussi moi ?
Ramana acquiesça d’un signe de tête.
⁃ Chacun de tes anciens « moi » que tu as laissé derrière toi est un fantôme. Ton corps n’est plus le corps d’une enfant. Tes pensées, tes désirs, tes craintes, tes espoirs ont changé. Ce serait épouvantable de te promener avec tous tes « moi » défunts accrochés à toi. Laisse les partir.
Savitri ne sut que répondre. L’un après l’autre les fantômes de ses personnalités passées lui apparurent. Ainsi elle vit la fillette de dix ans assise à côté de sa mère dans la cuisine, l’adolescente de douze ans qui rougissait en parlant à un garçon, l’ardente jeune femme obsédée par Satyavan, son premier amour. Le dernier fantôme était le plus saisissant, car il était comme son double : il avait exactement le même âge qu’elle et portait le même châle que celui qu’elle avait jeté sur ses épaules quand elle avait quitté sa cabane en courant.
⁃ Tu vois, même « celle que tu étais » aujourd’hui est un fantôme, dit Ramana.
⁃ Qu’est ce que ces fantômes ont à m’apprendre ? demanda Savitri quand la dernière apparition se fut évanouie dans la forêt.
⁃ Que la mort t’accompagne à chaque instant de ta vie, répliqua Ramana. Tu as survécu chaque jour à des milliers de morts au fur et à mesure que tes anciennes pensées, tes anciennes cellules, tes anciennes émotions et même tes anciennes personnalités mouraient. Chacun de nous vit dans la vie après la mort dès maintenant. Qu’y a-t-il à redouter ? Qu’est ce qui te fais douter ?
⁃ Mais ces fantômes semblaient si réels, objecta Savitri.
⁃ Oui, aussi réels que les rêves, repartit Ramana. Mais tu vis dans l’instant, pas dans le passé.
Savitri ne s’était jamais vue sous cet angle et cette découverte lui redonna courage.
⁃ Je suis toujours déterminée à vaincre la mort, car je veux à nouveau serrer Satyavan dans mes bras. Mais si Yama est victorieux, je ne m’attacherai pas aux fantômes. Du moins j’ai acquis cette sagesse.



Septième partie

Le fil invisible

À vrai dire Savitri ne fut pas complètement surprise par les paroles de Ramana. Pendant son enfance on lui avait appris à croire à l’existence de l’âme. On lui avait dit que le mot supérieur, celui que le seigneur Krishna appelait « le résident intérieur », était immortel. Mais ce savoir lui avait paru bien lointain.
⁃ Comment sais-je que j’ai une âme ? demanda-t-elle.
⁃ Ce n’est ni la vue ni le toucher qui te le révéleront, dit Ramana. Ton âme pourrait te chuchoter quelques mots, mais alors ce que tu entendrais pourrait être simplement l’écho de ta propre voix.
⁃ Alors l’âme est peut-être imaginaire ? demanda Savitri avec un sentiment d’angoisse.
⁃ L’âme n’est pas imaginaire simplement parce qu’elle est invisible, reprit Ramana. Regarde.
Dans un rayon de lumière apparaissait une toile d’araignée suspendue entre deux buissons. Elle chatoyait et ondulait à la moindre brise.
⁃ Une araignée a tissé cette toile, dit Ramana. Tu vois son œuvre, mais tu ne vois pas l’araignée. Elle tient un fil minuscule qui l’avertit quand quelque chose se prend dans la toile. Où est passée l’araignée ? Où est passée l’âme ? En fait cela n’a pas d’importance tant que la liaison existe.
Savitri ne semblait pas comprendre.
⁃ Alors je peux toujours imaginer que j’ai une âme.
⁃ Oui, c’est cela qui est extraordinaire.
Le visage de Ramana prit un éclat soudain car il se sentait inspiré.
⁃ La nature a imaginé les araignées, des grosses et des petites araignées, des araignées toutes lisses et des araignées toutes velues, des araignées qui vivent dans l’air, dans l’eau et sur la terre, des araignées blanches, des araignées noires et des araignées d’autres couleurs. Pense aux bébés araignées qui volent sur des fils de la Vierge au printemps tandis que des araignées d’eau géantes plongent jusqu’au fond des mares et attrapent de minuscules poissons. Nous sommes stupides de penser que l’araignée est quelque chose de simple. C’est un agrégat de caractéristiques qui se transforment à chaque instant et fascinent toujours. L’âme est pareille. Quelle que soit la façon dont on l’imagine, elle prendra telle ou telle caractéristique et il lui restera une infinité d’autres caractéristiques potentielles. Quand on demande : « où est mon âme ? », la réponse ne porte pas sur un lieu mais sur une infinité de lieux potentiels. L’âme est où elle est, où elle a été et où elle sera.
Le regard de Ramana restait rivé sur la toile qui vibrait au soleil. La fascination qu’il éprouvait était contagieuse. Savitri ne savait pas de façon certaine si l’araignée qui avait tissé cette toile blanche, jaune ou rouge, grosse ou petite, mâle ou femelle ; cependant cela ne l’empêchait pas d’être convaincue qu’elle existait bel et bien. Elle n’avait pas non plus la moindre idée de ce à quoi ressemblait son âme, ni de ce qui se trouvait de l’autre côté de la frontière de la mort. Tout ce qu’elle possédait, c’était un fil invisible. Est-ce que cela suffirait ?
⁃ Ma foi, remarqua Ramana, tu as bien écouté aujourd’hui. Tu apprends des choses.
Savitri sourit d’un air un tant soit peu dubitatif. Soudain une grande fatigue l’envahit. Elle s’affala sur un talus couvert de mousse et ferma les yeux. Son esprit s’engourdit petit à petit jusqu’à ce qu’elle ne fut plus capable de savoir où elle était ni quels dangers la menaçaient. Elle s’endormit tout simplement.


Huitième partie

La découverte de l’âme

Dès son réveil Savitri s’aperçut qu’ils étaient tous les deux de retour à leur point de départ, à savoir près du banian. Elle se redressa, le soleil lui faisait plisser les yeux. Comment pouvait-il être déjà si haut dans le ciel ? Alors elle vit Ramana debout derrière elle. Il avait l’air mystérieux.
⁃ Nous ne sommes pas encore partis, dit-il. Satyavan ne sera pas de retour avant des heures.
Avec peine, Savitri se mit debout, elle dévisagea le moine comme si c’était un magicien.
⁃ Qu’avez-vous fait ?
⁃ Rien, répondit Ramana en haussant les épaules. Tu étais épuisée. Tu as dormi. Tu as eu un rêve qui t’a appris beaucoup de choses, mais je n’y suis pour rien.
Sans dire un mot, il ramassa sa flûte, exactement comme il l’avait fait auparavant et s’éloigna. Cette fois Savitri le suivit sans hésiter. Ils ne prirent pas la piste qui menait au sommet de la montagne mais le sentier qui descendait. Au bout d’un moment, Ramana reprit la parole :
⁃ Quand j’étais jeune, il y avait un diseur de bonne aventure qui avait monté sa tente près du Gange. Tous les dévots veulent mourir à Bénarès. Les familles assistent aux funérailles, et un diseur de bonne aventure gagne bien sa vie. C’était le cas de celui que j’avais aperçu et dont la spécialité consistait à prédire le jour où on mourrait. Mais je refusais de le rencontrer.
⁃ Pourquoi ? demanda Savitri.
Ramana éclata de rire.
⁃ Je n’étais pas comme tout le monde, déjà à cette époque là. Je disais toujours qu’il était facile de voir l’avenir. J’aimerais rencontrer le diseur de bonne aventure capable de voir le présent. Ce qui est le plus difficile, c’est de voir ce qui se passe à l’instant même.
⁃ Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ? demanda Savitri.
⁃ As-tu entendu parler de Maya ?
⁃ Bien sûr, c’est la déesse de l’illusion.
⁃ Exactement, répartit Ramana. Mais qu’est-ce que l’illusion ? Une sorte de magie qui nous cache la réalité ? Maya est plus subtile encore. Disons que je te montre un cube de glace, un nuage de vapeur et un flocon de neige. Vois-tu de l’eau ? Si tu réponds oui, alors tu as vaincu Maya - les formes que prend l’eau, à savoir la glace, la vapeur et le flocon de neige, ne t’ont pas induite en erreur. Tu as perçu l’essence même : dans les trois cas la matière première n’est-elle pas l’eau ? « Si tu réponds non, tu es victime de l’illusion. La glace, la vapeur et le flocon de neige ont mobilisé ton attention et tu n’as pas vu l’essence. Il n’a pas fallu de magie pour te tromper. Tu as laissé ton esprit s’égarer. Il en est de même pour l’âme. Nous regardons les gens et n’en voyons que la surface. Celui-ci est laid, celui-là est beau, celui-ci est pauvre, celui-là est riche ; j’aime celui-ci, je déteste celui-là. Pourtant chacun est atman. Il s’agit de la même essence sous des formes infiniment diverses.
⁃ Est-ce que vous la voyez ? demanda Savitri.
⁃ Oui, et c’est cela même que tu as vu quand tu es tombé amoureuse de Satyavan, répondit Ramana en la transperçant de son regard. Je sais tout de toi princesse.
Soudain les joues de Savitri s’empourprèrent. En quelque sorte Ramana avait découvert son secret. Elle était née princesse, la fille la plus aimée d’un roi riche et puissant. Quand vint le temps de se marier, Savitri avait insisté pour aller elle-même à la recherche de l’homme de ses rêves. Malgré ses appréhensions, son père la laissa partir avec une escorte de gentilshommes. Savitri et ses gardes traversèrent l’épaisse forêt et tombèrent par hasard sur une cabane de bûcheron. Dès qu’elle posa son regard sur Satyavan, qui était humble et pauvre, Savitri décida de l’épouser en dépit de tous les obstacles.
Quand elle lui annonça son choix, son père fut terriblement déçu. Cependant, après avoir fait la connaissance de Satyavan et apprécié sa bonté, sa générosité ainsi que l’amour profond qu’il éprouvait pour Savitri, le roi accepta à contrecoeur le choix qu’avait fait sa fille. Mais survint un événement inquiétant. Au cours des trois nuits qui précédèrent le mariage, Savitri rêva du seigneur Yama. Chaque fois, il lui transmit le même message : Satyavan mourrait un an jour pour jour après le mariage.
⁃ Alors tu étais déjà au courant, dit Ramana, et tu as pourtant décidé d’épouser quelqu’un qui était condamné. Pourquoi ?
⁃ Parce que je l’aimais, murmura Savitri.
⁃ Et qu’est-ce que le véritable amour sinon la reconnaissance des qualités d’une autre âme ? Si tu peux dissiper toutes les illusions dressées sur ton chemin par Maya, tu communieras toujours avec l’âme de Satyavan. Ce lien ne peut jamais être coupé, quoiqu’il puisse arriver à son corps.
Ramana toucha le front de Savitri. Elle eut aussitôt une vision : des corps brûlaient sur des bûchers funèbres près du Gange et les cendres s’envolaient dans le vent.
⁃ Tu ne peux t’empêcher de voir ce spectacle, chuchota Ramana, pourtant tu n’as jamais vu l’âme. Il suffit de ne rien voir pour croire à la mort.
Il lui laissa le temps de comprendre ces mots et ajouta :
⁃ Penses-tu maintenant de pouvoir cesser de croire ce que voient tes yeux ?
Savitri fit signe que oui et, l’espace d’un instant, elle sentit que l’âme de Satyavan s’unissait à la sienne, tout comme le jour où ils s’étaient rencontrés.


Neuvième partie

Deux mots magiques

⁃ Regarde, est-ce que tu vois cela ? demanda Ramana à Savitri en pointant l’index vers quelque chose qui se trouvait un peu plus loin devant eux.
Savitri distingua une mince volute de fumée au-dessus des arbres.
⁃ Ce doit être un feu pour faire la cuisine.
⁃ Va voir. Je resterai ici jusqu’à ton retour, dit Ramana en s’installant confortablement sur une souche.
Savitri se dirigea vers la fumée. Tout était désolation. Des soldats venus d’un village voisin avaient dévasté les alentours. Les arbres avaient été brûlés, des chars à bœufs avaient été détruits. Le village était abandonné. Des soldats venus d’un village voisin l’avaient envahi. Toutes les maisons avaient été réduites en cendres à l’exception d’une seule, qui était restée intacte.
Savitri s’avança vers une vieille femme assise sur le seuil de la porte.
⁃ Il n’y a que des ruines, dit Savitri en la saluant, comment se fait-il que votre maison ait été épargnée ?
⁃ Tous les hommes de notre village étaient partis combattre l’ennemi, répondit la vieille femme. Quand les soldats sont venus avec leurs torches pour piller ma maison et mettre le feu, je leur ai dit : « Entrez, entrez donc ! Ici on a tous attrapé la scarlatine. Aidez-nous à nous soigner. » À ces mots les soldats ont eu si peur qu’ils ont refusé de faire un pas de plus et ils ont tous déguerpi.
Savitri trouva une petite pièce dans son sari, la donna à la vieille femme, puis elle alla retrouver Ramana.
⁃ Pourquoi m’avez-vous envoyé la-bas ? demanda-t-elle.
⁃ La vieille femme chassé des soldats avec deux mot : *la scarlatine*, expliqua-t-il. Les sages savent aussi qu’on peut détourner la mort avec deux mots : *je suis *.
⁃ Je ne comprends pas.
Savitri fut encore plus déconcertée quand elle regarda le ciel : la volute de fumée avait disparu.
⁃ Ce village n’était qu’un symbole, expliqua Ramana.
⁃ Un symbole des difficultés de la vie, de la détresse ?
⁃ Non, de l’éphémère. Écoute bien, Savitri. Il n’y a rien de permanent ici-bas. Les possessions vont et viennent, tout comme les gens. Cependant nous parvenons à faire face. Comment ? En nous raccrochant à l’idée que NOUS, nous ne mourrons jamais, que notre monde est éternel.
« Mais ce n’est pas la bonne solution. La mort est assoiffée de sang, elle est animée par la rage de tout détruire, comme l’est une armée d’envahisseurs. Accueille la tout simplement en lui tendant les bras et dis-lui : JE SUIS. Alors la mort battra en retraite car elle n’aura rien à détruire. JE SUIS ne possède rien, n’attend rien, n’a rien à quoi se raccrocher. Pourtant c’est tout ce que tu es et tout ce dont tu auras jamais besoin dans ce monde ou dans le monde à venir.
Ramana parla calmement mais avec autorité, ce qui réconforta Savitri.
⁃ La vieille a menti quand elle a parlé de la scarlatine. Il faut dire la VÉRITÉ, il faut dire : JE SUIS ! Je crois que tu es presque prête, ajouta Ramana d’une voix douce.
⁃ Comment puis-je faire en sorte que ce soit pour moi la vérité ? demanda Savitri.
⁃ Ce n’est pas difficile. Quand tu es heureuse, descends en toi et prends conscience de la personne qui éprouve ce bonheur. Quand tu es triste, descends en toi et prends conscience de la personne qui éprouve cette tristesse. C’est la même personne. Il y a un centre minuscule, immobile qui prête attention à tout, qui est témoin de tout. Devient ce centre immobile toutes les fois que tu le peux. Prête-lui attention, ne l’ignore pas. Qu’il te soit familier, il est ton plus grand allié, JE SUIS, c’est toi. Sois, tout simplement, tout naturellement.
« Au début ce centre minuscule, immobile te paraîtra insignifiant. Pourtant il peut grandir à l’infini. Quand tu mourras et que tu n’auras finalement plus rien à quoi te raccrocher, JE SUIS remplira tout l’univers. Les sages ont répété cette vérité maintes et maintes fois, à toutes les époques. Mais toute vérité ne peut être de seconde main. Trouve en toi le JE SUIS, et il grandira au point de te remplir entièrement. Alors tu ne courras plus aucun danger. Tu t’identifieras à ton âme.




Dixième partie

Survivre à la tempête

Savitri avait confiance en Ramana, mais les heures lui paraissaient longues. Elle songea avec anxiété au temps qui passait. Une vision l’obsédait : le corps vigoureux de Satyavan devenait froid et inanimé sous le regard de Yama. Je vais tout perdre, pensa-t-elle.
⁃ Est-ce que l’idée de tout perdre te fait peur ? demanda Ramana en se tournant vers Savitri.
Le moine ne semblait avoir aucune difficulté pour lire ses pensées.
⁃ Bien sûr, répondit Savitri les yeux tristes.
Ramana pointa l’index en avant. Près du sentier, en pleine forêt, se dressait un sanctuaire rustique. Les branches de pin de l’autel abritaient l’image de Vishnu. Savitri savait que Vishnu représentait le Dieu qui maintient la vie. Aussi courut-elle vite chercher des fleurs sauvages pour les déposer en offrande sur l’autel. Ce doit-être un signe, pensa-t-elle. Ramana restait en arrière, tandis que Savitri, en courbant la tête, implorait Vishnu de l’aider.
⁃ Je ferai tout ce que vous voudrez, dit-elle d’un ton suppliant.
Quand elle leva les yeux, Vishnu était là, debout devant elle. Savitri fut stupéfaite.
⁃ Tu feras tout ce que je voudrais si je sauve ton mari ? demanda le dieu.
⁃ Oui, répondit Savitri avec empressement.
⁃ Alors va à la rivière et rapporte moi de l’eau à boire.
Savitri obéit. Ramana avait disparu, mais elle se souvint qu’elle était passée devant la rivière toute proche. Agenouillée sur la rive, elle se demandait dans quoi elle pourrait transporter l’eau quand elle aperçut quelqu’un d’autre sur la rive. C’était Satyavan ! Toute heureuse, Savitri courut vers lui et fondit en larmes. Satyavan l’enlaça et lui demanda ce qui n’allait pas.
Entre deux sanglots Savitri l’avertit du danger qu’il courait.
⁃ Nous n’allons pas rentrer chez nous, déclara Satyavan.
Il prit Savitri tendrement par la main. Alors qu’ils longeaient la rivière, ils aperçurent un homme dont le bateau était attaché à la rive. L’homme, qui rentrait de la pêche, les accueillit chaleureusement. Il montra du doigt une île au milieu de la rivière.
⁃ C’est là que j’habite, leur dit-il.
Sans perdre de temps Satyavan proposa ses services et conclut un marché. Le pêcheur emmena Satyavan et Savitri sur l’île où ils commencèrent une nouvelle vie.
Savitri rayonnait de bonheur. Après quelques jours il semblait évident que Yama ne les avait pas poursuivis. Satyavan apprit le métier de pêcheur. Les nouveaux venus vécurent en paix sur l’île.les années passèrent. Ils eurent deux enfants, leur bien le plus précieux. Puis, une nuit, une terrible tempête s’abattit sur l’île. Les vents se déchaînèrent et la rivière monta plus haut que jamais. Au matin, tout avait été emporté par les flots. Savitri avait survécu parce qu’elle s’était attachée à un arbre avec une corde. Au lever du soleil elle constata que Satyavan, leur maison et leurs enfants avaient été emportés dans la rivière.
Savitri réussit à trouver un bateau et rama jusqu’à la rive, mais elle était si anéantie qu’elle ne put que s’allonger sur le sable et gémir. Soudain elle sentit une ombre se dresser au-dessus d’elle. Elle leva les yeux et vit le seigneur Vishnu.
⁃ As-tu pensé à l’eau que tu devais me rapporter ? demanda-t-il.
Savitri baissa les yeux et fut étonnée de voir qu’elle portait le même sari que le jour où, il y avait des années, Vishnu lui était apparu pour la première fois. Comme elle se penchait pour lui prendre de l’eau, son reflet lui renvoya l’image de la jeune femme qui n’avait pas changé.
⁃ Que s’est-il passé ? demanda-t-elle déconcertée.
⁃ Avec moi le temps n’existe pas, répondit Vishnu, car je suis par-delà la mort. Le temps est le domaine où l’on gagne et où l’on perd. Tant que vous êtes dans le temps, il est illusoire de penser que vous pouvez ne rien perdre, car perdre est simplement un autre mot pour changer.
⁃ Alors Satyavan est peut-être encore en vie ! s’exclama Savitri. Est-il possible de le sauver ?
Vishnu commençait déjà à disparaître. Savitri essaya de le retenir, mais ses mains se refermèrent sur le vide. Quand elle se retourna, elle aperçut Ramana debout derrière elle sur le sentier.
⁃ Tu vois, dit Ramana, tout ce que tu crains de perdre n’a pas de réalité. La mort ne peut s’emparer de ce qui est réel. D’une certaine manière, la Mort nous fait un cadeau.
⁃ Je ne comprends pas, répliqua Savitri d’un air abattu.
⁃ Quand tu mourras, tu seras obligée de tout perdre, cependant il y a quelque chose que tu garderas : c’est ton âme qui est réelle. Tu devras te réjouir de la perte que tu feras. Ce qui embellit l’existence peut disparaître à tout moment, mais l’essence demeure. Et l’essence c’est vraiment toi.


Onzième partie

Guides et messagers

⁃ Est-ce que j’en sais assez maintenant ? demanda Savitri.
Elle avait l’impression de ne plus être la même. Ce qu’elle considérait auparavant comme réel lui semblait maintenant illusoire, et ce qui était vraiment réel était invisible.
⁃ Oui, dit Ramana. Maintenant rentre chez toi.
⁃ M’accompagnerez-vous ?
Il fit non de la tête tout en souriant.
⁃ Je ne voudrais pas faire mourir de peur le seigneur Yama.
Le coeur de Savitri fit un bond.
⁃ Mais comment rentrer chez moi ? Je ne sais pas où je me trouve.
⁃ Du moins c’est ce que tu imagines.
Ramana indiqua du doigt la partie la plus obscure de la forêt et Savitri aperçut une multitude de lumières qui auraient pu être des lucioles, si ce n’avait pas été le milieu de l’après-midi. Ramana fit un signe de tête dans leur direction.
⁃ Va, dit-il. Tu penses que je ne t’accompagnerai pas. C’est encore ce que tu t’imagines. Tout sera comme cela doit être, ajouta Ramana, car il remarqua qu’elle était réticente.
Savitri se rappela que le seigneur Yama avait prononcé exactement les mêmes paroles. Elle s’attarda un moment jusqu’à ce que Ramana eut disparu dans le coeur de la forêt. Puis elle se dirigea vers les lumières qui voletaient de-ci de-là. Elles lui parurent de plus en plus grandes. Alors Savitri découvrit que c’était un groupe de dévas ( en Inde un déva est un être céleste, une sorte d’ange, mais aussi un esprit de la Nature ).
⁃ Qui êtes-vous ? demanda-t-elle. Êtes-vous des dévas des arbres ?
Mais au lieu de répondre, les lumières s’enfuirent. Savitri eut nettement l’impression qu’elles avaient peur d’elle. De sa voix la plus douce elle les pria de revenir.
⁃ Pourquoi revenir alors que tout ce que tu souhaites faire, c’est nous tuer, dit l’une des lumières.
La voix n’était pas à l’extérieur de Savitri, elle était dans sa tête.
⁃ Vous tuer ? répliqua Savitri consternée. Jamais je ne commettrais un tel forfait.
⁃ C’est ce que tu fais à l’instant même, rétorqua la lumière. Nous sommes les dévas qui te gardent, mais regarde comme nous sommes faibles.
⁃ Comment pourrais-je penser à vous tuer, car si j’ai jamais eu besoin de vous, c’est bien en ce moment, dit Savitri.
⁃ Ton coeur déborde de tristesse. L’idée de la mort t’angoisse. Tu nous méprises, jamais tu ne fais appel à nous. C’est ainsi que tu essaies de nous tuer.
Savitri n’avait jamais pensé que les dévas avaient besoin qu’on leur prêta attention. Mais maintenant la mention de la mort la replongea dans la peur et alors les lumières devinrent de plus en plus faibles.
⁃ Attendez ! Je ne veux pas vous tuer, s’exclama-t-elle.
⁃ Tu ne peux pas nous tuer. Nous sommes immortels. Le danger ce n’est pas que tu puisses vraiment nous faire du mal, mais que tu puisses briser le lien qui t’unit à nous. Nous avons besoin de ton amour et de ton attention et, en échange, nous t’aiderons.
⁃ Comment ?
⁃ En te donnant des idées. Nous transmettons des messages. Nous te donnons la permission de nous voir comme tu le fais maintenant. Ainsi tu pourras plus facilement trouver la place dans le plan divin.
⁃ La mort de Satyavan fait-elle partie du plan divin ? demanda Savitri.
Les dévas s’étaient rapprochés, mais maintenant ils se dispersèrent et s’éloignèrent de Savitri. Elle se reprit et respira profondément, en leur demandant de lui accorder espoir et courage. Alors, avec circonspection, les lumières se rapprochèrent.
⁃ Le plan divin est la vie même. Dans ce plan toute les créatures sont à leur place. La place qui est assignée aux hommes est d’abord dans l’éternité, puis en second lieu ici sur cette terre. La mort, pareille à une pause entre deux respiration, est la façon de passer d’un univers à l’autre.
Savitri sentit la gratitude l’envahir. Du même coup les lumières se rapprochèrent. Elles commencèrent à briller et à éclairer le sentier. Savitri s’aperçut qu’elle n’était pas perdue. En fait sa cabane était toute proche et, d’un pas résolu, guidée par une multitude de lumières qui vacillaient dans la nuit, elle rentra chez elle.


Douzième et dernière partie

Le rêve se poursuit

Comment se termine l’histoire de Savitri ? Le soleil avait déjà disparu derrière le sommet des arbres quand elle rentra en courant dans sa cabane et regarda par la fenêtre de devant. Yama était toujours assis dans la poussière, seulement maintenant la grande ombre des pins le dissimulait. Savitri se donna du courage en faisant une dernière prière et sortit l’affronter.
Qu’advint-il ? Dans une version de l’histoire Savitri fit semblant d’accueillir chaleureusement Yama. Le seigneur de la Mort fut si content qu’il lui accorda une faveur. Savitri lui demanda la vie.
⁃ Tu es déjà vivante, lui fit remarquer Yama fort perplexe.
Mais Savitri insista et Yama lui accorda son vœu.
⁃ Vous m’avez donné la vie, mais je ne peux pas vivre sans Satyavan, dit Savitri.
Savitri joua au plus fin et Yama dut donner un sursis à Satyavan.
Mais un tour de passe-passe aussi simple ne satisfait pas tout le monde. Je vais vous donner ma propre version de l’histoire. Savitri avait vaincu toute ses craintes, elle était donc sortie et s’était mise à danser pour Yama. Elle avait dansé avec tant de talent que lorsqu’elle termina en posant la tête sur les genoux de Yama, elle murmura, comme le fait une amoureuse à son amoureux :
⁃ Le temps me manque pour satisfaire mes désirs.
⁃ Mais nous avons l’éternité pour être ensemble, répondit Yama ravit.
Savitri secoua la tête.
⁃ Si vous êtes tout puissant, ajoutez une seconde à l’éternité pour que je puisse vous aimer plus que personne n’a jamais aimé. C’est tout ce que je demande.
Personne n’avait jamais offert d’amour d’aucune sorte à Yama, certainement pas une jeune femme qui avait toutes les raisons de le craindre. Aussi accorda-t-il à Savitri une seule seconde de plus et c’est ainsi qu’il fut vaincu.
⁃ Comment ?
Une seconde pour les dieux, c’est cent ans pour les mortels. Pendant cette seconde supplémentaire Satyavan rentra chez lui et enlaça Savitri. Ils entrèrent dans la cabane et vécurent comme auparavant. Ils eurent des enfants et vieillirent ensemble. Avec le temps le père de Savitri, le roi, revint sur sa décision et les accueillit tous les deux dans son palais. Quand elle fut vieille, Savitri se demanda si elle n’avait pas demandé trop dd temps. N’avait-elle pas survécu bien des années après que Satyavan eut quitté ce monde. À la fin de sa vie elle se consacra à la méditation et reçu l’illumination. Aussi quand la seconde supplémentaire fut écoulée, Yama s’étonna-t-il de voir qu’après tout Savitri ne l’avait pas trompé : elle l’aimait vraiment comme on aime toute la vie et non pas une seule de ses facettes.

Cette fin est belle et consolante. J’ai écrit cette petite note en pensant à Savitri. Je la laisserai aux miens pour qu’ils la lisent quand ma vie touchera à sa fin.

« Quoiqu’il arrive, ne me pleurez pas. Tout va bien pour moi et je continuerai de vous aimer quoiqu’il advienne.
C’est le chemin que je dois suivre. »

De temps à autre je regarde un instant ces quelques mots. D’une certaine façon, tout comme Savitri, je n’ai gagné qu’une seconde supplémentaire d’existence. Je m’en contenterai.

Fin